Deniz Sağdıç

Interview : l'artiste Deniz Sağdıç a le denim dans la peau

Née dans la ville de Mersin, sur la côté méditerranéenne de la Turquie, Deniz Sağdıç travaille depuis 20 ans à Instanbul. Cette artiste touche-à-tout s'est fait connaître dans le monde entier grâce à ses portraits en denim...

Elle s'est spécialisée dans l'upcycling du tissu le plus universel de la planète, le jean. Rôle de l'art, protection de l'environnement, durabilité... elle est revenue avec Tic Time sur ce qui l'anime, et ce qui l'inspire pour créer ses portraits étonnants tout en nuances de bleus.

Tic Time : Comment êtes-vous devenue artiste ?

Deniz Sağdıç : Je viens d'une famille d'artisans, j'ai donc très vite été introduite aux travaux manuels. Quand j'étais enfant, je réalisais des vitraux dans l'atelier de mon père verrier. Je fabriquais également des sacs avec ma tante couturière, à partir de morceaux de vieux pantalons en jean. Je les vendais l'été sur la plage pour gagner un peu d'argent de poche. Dès cette époque, je savais que je m'orienterai vers un travail créatif.

Quelle formation avez-vous suivie pour parfaire votre art ?

Après le lycée, j'ai été admise au département de peinture de l'Académie des Beaux-Arts de Mersin. Dès la fin de ma première année d'études, j'ai créé mon propre studio. C'est ainsi que j'ai commencé à gagner ma vie, en vendant des toiles et en donnant des cours de peinture. Comme j'ai fini major de ma promotion, plusieurs universités m'ont proposé de devenir enseignante, mais j'estimais avoir encore beaucoup de choses à apprendre. C'est pourquoi j'ai décidé de m'installer à Istanbul, la capitale artistique du pays.

L'artiste au travail
L'artiste au travail

Comment définiriez-vous votre travail ?

Dans les premières années de ma carrière artistique, j'ai beaucoup expérimenté. J'ai fait de la peinture à l'huile, de l'acrylique, des sculptures en pierre et en métal, de l'art vidéo... Puis, au début des années 2000, j'ai assisté à l'émergence de l'art conceptuel et des « ready-made », ces objets du quotidien élevés au rang d'œuvres d'art. C'est ce qui m'a inspiré le projet "Ready-ReMade", pensé comme une critique de ce mouvement. J'ai décidé d'appliquer les méthodes classiques de l'art, des techniques telles que la peinture et l'écaillage, à des objets du quotidien. Au fil du temps, ces objets ont laissé place à des déchets, puis aux vieux jeans. C'est ainsi que je me suis spécialisée dans le recyclage et l'upcycling de tissus, et en particulier de toiles denim.

Pourquoi le denim ?

Ça a été le premier matériau recyclé avec lequel j'ai travaillé. Je piochais des pièces usagées dans ma garde-robe, et j'expérimentais en découpant de vieux pantalons et en les collant. Puis j'ai commencé à me concentrer de plus en plus sur le denim en tant que matériau, car il est fascinant. On peut le couper, le tondre, le creuser, le plier, le tricoter, ou même le gratter pour révéler de nouvelles nuances. À cet égard, je trouve le denim intéressant non seulement d'un point de vue visuel, mais aussi en raison des innombrables possibilités qu'il offre en tant que matériau.

Une oeuvre en denim
Une oeuvre en denim
Les gens veulent toucher et sentir mes œuvres en denim. Ils les considèrent presque comme une partie d'eux-mêmes. 

Que symbolise ce tissu pour vous ?

À force de travailler avec le denim, j'ai commencé à l'envisager en tant que symbole culturel universel de l'humanité. Après tout, c'est le produit textile le plus populaire au monde ! Il est porté partout et par tous, des chefs d'État aux classes les plus modestes de la société. On le voit aussi bien sur des chantiers que dans des soirées mondaines sans que cela ne paraisse déplacé.

C'est un tissu qui parle aux gens ?

Oui, et je peux l'observer à chacune de mes expositions. Les gens veulent toucher et sentir mes œuvres en denim. Ils les considèrent presque comme une partie d'eux-mêmes. C'est la raison pour laquelle je ne me contente pas d'exposer mes œuvres : j'organise des ateliers ouverts au public en parallèle de chacune de mes expositions. De cette façon, les participants prennent part au processus de création visant à donner une seconde vie au denim.

Dans l'atelier
Dans l'atelier

Y a-t-il un aspect environnemental dans votre travail ?

Évidemment ! Les produits textiles figurent parmi les plus achetés au monde et leur fabrication consomme énormément d'eau. En travaillant avec des tissus, j'ai réalisé que mes œuvres d'art pouvaient pousser les gens à réfléchir à la notion de durabilité.

Pour certaines œuvres, vous utilisez des boutons, des fermetures éclair ou des étiquettes de marques de jeans. Est-ce un défi artistique ou cherchez-vous à montrer que tout se recycle ?

En général, le recyclage et l'upcycling se limitent à certaines parties d'un produit. J'essaie de briser cette idée afin que le public puisse repenser le concept de consommation. Je ne me fixe aucune limite quand je transforme un déchet en œuvre d'art. Je cherche à montrer que tout peut être intéressant, non seulement les parties en tissu d'un produit textile, mais aussi les boutons, les fermetures éclair... Bien que ce soit un défi pour moi, j'adore surprendre les gens en utilisant des matériaux que l'on pensait impossibles à transformer en œuvres d'art.

 

Dneim
Dneim

Vous réalisez surtout des portraits... Qu'est-ce qui vous attire dans cet exercice ?

À lui seul, le regard apporte énormément d'informations sur le caractère et les émotions d'une personne. Il peut même nous éclairer sur son passé. Depuis mes premiers pas en tant qu'artiste, je suis convaincue que le visage humain est la meilleure façon de faire tenir un sujet dans un seul tableau.

Comment choisissez-vous les sujets de vos portraits ?

La plupart sortent de mon imagination, ils ne représentent pas des personnes réelles. Malgré cela, mes portraits de célébrités sont ceux qui attirent le plus l'attention des gens. En réalité, ils sont marginaux dans ma production, et sont généralement le fruit de collaborations avec diverses institutions.

En tant qu'artiste, avez-vous été affectée par la pandémie de Covid-19 ?

Les contacts humains me manquent, et je ne peux m'empêcher de penser à tous ceux qui ont perdu la vie pendant cette période. Mais sur le plan personnel, la pandémie n'a rien changé à ma routine de travail, à savoir me réveiller tôt le matin et produire jusque tard le soir. Je peux même dire que j'ai gagné en efficacité, puisque certaines distractions ont disparu. J'ai pu avancer sur des projets que je n'aurais jamais pu réaliser en temps normal. Et puis mon travail continue d'être exposé lors de certains événements en ligne, ainsi que sur les réseaux sociaux. C'est comme si je faisais une nouvelle expo chaque jour, avec la capacité d'atteindre les coins les plus reculés du monde.

Quels sont vos projets actuels et futurs ?

Récemment, une importante marque de mode a proposé à ses clients une collection en édition limitée accompagnée d'œuvres que j'ai produites spécifiquement pour ce projet. J'ai toujours cherché à sortir l'art des lieux conventionnels, à exposer dans des endroits inhabituels. De nombreuses entreprises m'envoient leurs déchets pour que je les sublime, afin de mettre en avant l'importance qu'elles accordent à la durabilité. J'ai donc beaucoup de projets en attente, qui verront le jour quand la pandémie se sera calmée. Parmi eux, celui qui me passionne le plus est la création d'un « centre artistique durable » avec des expositions, des formations, des conférences... L'objectif est de développer des idées autour du recyclage et de l'upcycling.

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